Rimbaud et Céline ont eu une façon particulière, voire lucide, de décrire leurs congénères, leurs ancêtres et les miens par la même occasion.

Et puis, Céline fait dialoguer son personnage avec un certain  Arthur, alors, si le pont est jeté, traversons le en lisant les débuts d’une saison en enfer et du voyage au bout de la nuit :

Mauvais sang


J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.
Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d’herbes les plus ineptes de leur temps.
D’eux, j’ai : l’idolâtrie et l’amour du sacrilège ; — oh ! tous les vices, colère, luxure, — magnifique, la luxure ; — surtout mensonge et paresse.
J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. — Quel siècle à mains ! — Je n’aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L’honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m’est égal.
Mais ! qui a fait ma langue perfide tellement qu’elle ait guidé et sauvegardé jusqu’ici ma paresse ? Sans me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif que le crapaud, j’ai vécu partout. Pas une famille d’Europe que je ne connaisse. — J’entends des familles comme la mienne, qui tiennent tout de la déclaration des Droits de l’Homme. — J’ai connu chaque fils de famille !

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Voyage…

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit.

Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant,

un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre

donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler.

Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons

! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu’il

commence, c’est pour les oeufs à la coque ! Viens par ici ! »

Alors, on remarque encore qu’il n’y avait personne dans les

rues, à cause de la chaleur ; pas de voitures, rien. Quand il

fait très froid, non plus, il n’y a personne dans les rues ; c’est

lui, même que je m’en souviens, qui m’avait dit à ce propos :

« Les gens de Paris ont l’air toujours d’être occupes, mais en

fait, ils se promènent du matin au soir ; la preuve, c’est que,

lorsqu’il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou — trop

chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous dedans à prendre

des cafés crème et des bocks. C’est ainsi ! Siècle de vitesse !

qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent.

Comment ça ? Rien n’est changé en vérité. Ils continuent à

s’admirer et c’est tout. Et ça n’est pas nouveau non plus. Des

mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui

sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits… »

Bien fiers alors d’avoir fait sonner ces vérités utiles, on est

demeurés là assis, ravis, à regarder les dames du café.

Après, la conversation est revenue sur le Président

Poincaré qui s’en allait inaugurer, justement ce matin-là,

une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur

le Temps [Note 3 ] où c’était écrit. « Tiens, voilà un maître

journal, le Temps ! » qu’il me taquine Arthur Ganate, à ce

propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race

française ! — Elle en a bien besoin la race française, vu

qu’elle n’existe pas ! » que j’ai répondu moi pour montrer

que j’étais documenté, et du tac au tac.

« Si donc ! qu’il y en a une ! Et une belle de race ! qu’il

insistait lui, et même que c’est la plus belle race du monde et

bien cocu qui s’en dédit ! » Et puis, le voilà parti à m’engueuler.

J’ai tenu ferme bien entendu.

“C’est pas vrai ! La race, ce que t’appelles comme ça,

c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon

genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis

par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus

des quatre coins du monde. Ils ne pou vaient pas aller

plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c est ça

les Français.

— Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu

triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal !…

— T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison ! Haineux et

dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous

valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni

de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard,

que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève

nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et

singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons

du Roi Misère. C’est lui qui nous possède ! Quand on est pas

sages, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça

gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir

manger… Pour des riens, il vous étrangle… C’est pas une

vie…

— Il y a l’amour, Bardamu !

— Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des

caniches et j’ai ma dignité moi ! que je lui réponds.

— Parlons-en de toi ! T’es un anarchiste et puis voilà

tout !

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Whatever works

J’ai envie de finir avec le sourire de Boris Yelnikof, alors faisons un petit saut du côté de New-York et rejoignons Woody Allen, qui fait dire à son personnage – qui s’essaie  à la misanthropie ( y parvient-il vraiment , ou ses deux suicides manqués sont-ils une façon d’imager la fuite ?) – au début de l’excellent «  Whatever works » , après avoir parfaitement expliqué le bizness de la «  faute » dans le judéo christianisme, le parfait parallèle entre les discours chrétien et marxiste et l’idée merveilleuse de la démocratie. Boris Yelnikof, à la terrasse d’un café avec trois amis , lors de la première du film :

« Toutes ces idées souffrent d’un grave défaut :

elles sont basées sur l’idée fallacieuse que les gens sont fondamentalement raisonnables, qu’il suffit de leur donner une chance de faire le bien pour qu’il le fasse, qu’ils ne sont pas stupides, égoïstes, avides, lâches, à courte vue. Tout ce que je veux dire, c’est que les gens vivent de la pire des manières possibles, et croyez moi c’est un cauchemar, mais dans l’ensemble, je dois le dire, nous sommes une espèce ratée »

-Boris, raconte-leur ton histoire

-mon histoire est que tout fonctionne, aussi longtemps que vous ne faites de mal à personne. Quelque soit la manière avec laquelle vous pouvez vous procurer un peu de joie dans ce cruel, inhumain, inutile et noir chaos. C’est mon histoire. […]

Pourquoi voulez vous connaître mon histoire ? […] Je ne suis pas un gars sympathique. Le charme n’a jamais été une priorité pour moi. Et juste pour que vous le sachiez, ce n’est pas le film sentimental de l’année. Alors si vous êtes comme ces idiots qui ont besoin de se sentir  bien, allez vous faire un massage des pieds…. »

—–

Sur ce,  amis terriens, je vais aller caboter

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